ELNA : la machine à coudre née de la guerre

ELNA est la plus jeune des grandes marques de machines à coudre historiques. Elle est née en 1940, soit presque 100 ans après les débuts de SINGER. C’est une marque qui a été forgée par la seconde guerre mondiale et les évènements qui y ont menés.

Femmes et hommes de la milice républicaine pendant la guerre d’Espagne (1936-1939)

 Tout commença par une corvée …

Tout commence en Espagne en 1933, lorsque Robert Ramon Casas, jeune ingénieur de 28 ans fraîchement diplômé, retourne chez lui. Sa mère met à profit les connaissances de son fils et lui demande de réparer une vielle machine à coudre. N’est-il pas ingénieur en mécanique de précision ? Robert s’exécute et se met donc à étudier le mécanisme de la machine à coudre. Ce qu’il découvrit le fascine tellement qu’il s’y plonge complètement.

Très vite, Robert demande à l’une de ses tantes, qui travaille comme couturière dans un atelier de corset du voisinage, de visiter son atelier. Là, pour la première fois, il voit des machines à coudre industrielles dont beaucoup possèdent un bras libre pour coudre les pièces tubulaires. Son esprit agile comprend que les maîtresses de maison ont le même besoin pour coudre des manches ou des jambes de pantalons. C’est ainsi que lui vient l’idée de la première machine domestique incluant un bras libre.

On pense que le premier prototype fonctionnel est terminé dès 1934. Le brevet est déposé dès 1935 et il semble que Robert réussit à produite une série limitée de prototypes.

Robert lance sa start-up

Comme de nombreux espagnols, Robert Ramon Casas doit s’exiler hors d’Espagne. (Crédit photo: Capas-réfugiés Espagnols conduits vers un camp)

En 1936, Robert Ramon Casas doit faire un choix, comme tous les hommes espagnols. Choisir un camp et rejoindre les combats de la guerre civile (1936-1939) ou partir. Robert à une idée, un projet, une vocation : il veut développer cette machine à coudre avec ce bras libre. Il choisit de partir pour pouvoir réaliser son rêve.

Le voilà donc à Monaco où il va continuer à développer sa machine à bras libre. Avec un groupe d’entrepreneurs, il forme la Electrina Holding Company Monte Carlo.

Le mécano de Robert

Immédiatement, la société rencontre d’énormes difficultés. Partout, dans l’Europe travaillée par les totalitarismes, les préparatifs de la guerre vont bon train et les usines sont submergées de commandes venant de l’industrie de l’armement. En effet, à l’époque, les machines à coudre sont faites de fonte et d’acier, les mêmes matériaux nécessaires à la fabrication des armements. Par ailleurs, les innovations de la machine à coudre de Ramon Casas impliquent de faire produire en série des pièces complètement inédites ; il faut donc faire fabriquer les machines-outils nécessaires à la production des pièces détachées. Il devient vite évident à la petite troupe que la fabrication industrielle d’une machine aussi innovante exige plus de capital.

La première machine à coudre de Robert Ramon Casas est un mécano de 900 pièces difficile à produire en série. Elle sera simplifiée.

 

En 1940, la guerre frappe maintenant toute l’Europe. Robert s’est réfugié en Suisse, pays neutre. C’est là qu’il fait une rencontre décisive qui va tout rendre possible : il rencontre des dirigeants de la société Genèvoise Tavaro.

Disons-le tout de suite, Tavaro n’est pas une entreprise « sympathique ». L’historien Bénédict Frommel qui s’est longuement penché sur l’histoire de la firme la décrit comme « un quarteron de dirigeants » à la tête d’une société « organisée pour rapporter vite et beaucoup avec un minimum de dépenses, au mépris de toute considération morale pour son personnel.» Pour ses employés, Tavaro est perçu comme un « bagne munitionnaire » : salaires parmi les plus bas de la place, harcèlement sexuel, journée de 16 heures, accès limité aux toilettes, obligation de silence absolu …

Fabrication d’obus dans les bâtiments de Tavaro

Au moment où Tavaro rentre dans notre histoire, la société existe depuis 6 ans. Elle a été créée en 1934 par un consortium Franco-Suisse d’industriels à l’initiative d’un géant Suisse de l’horlogerie dont l’activité avait été affectée par la crise économique des années 30 et qui a choisi de se diversifier dans l’armement. Cette diversification de l’horlogerie à l’armement fait sens puisque, en 1934, la guerre s’annonce clairement. Or, les mécanismes des horloges partagent de nombreux composants avec les détonateurs. Lancée avec 43 personnes en 1934, Tavaro compte 1500 employés en 1939.

En plein conflit mondial, le goût du risque qui a conduit Tavaro à se lancer dans l’armement avant-guerre pousse ses dirigeants à tenter un nouveau coup et anticiper l’avenir. Les combats font rage de l’Atlantique à l’Oural mais Tavaro un nouveau produit, capable de se vendre en temps de paix ; quitte à miser sur un produit entièrement nouveau.

Le pari

Il faut dire qu’en 1940, la situation de l’entreprise a basculé. « Les évènements nuisent à l’activité » commentent les dirigeants dans le compte rendu de leur Assemblée Générale. La France est envahie, La Suisse est entourée par les puissances de l’Axe et de nombreux contrats sont suspendus. Tavaro, qui fournit l’Allemagne Nazie, figure sur la liste noire des alliés. Les sous-traitants les lâchent. Or Tavaro est un assembleur, et non un constructeur. Sans pièces détachées, pas de produits. L’activité périclite.

Tavaro va parier sur la machine à coudre pour son activité d’après-guerre. Cependant, sans expérience de la mécanique de précision civile, sans image de marque ni réseaux de distribution, l’entreprise a besoin d’une innovation de rupture pour s’imposer face aux marques de machines à coudre établies. C’est ce qu’elle trouve avec ELNA.

Entre Monaco et la Suisse, Electrina Holding Company Monte Carlo est devenu ELNA. Les deux premières lettres et les deux dernières lettres ont été assemblées pour créer la marque “ELNA”. Il semble que depuis 1938, ELNA SA ait produit artisanalement des machines dans la même zone industrielle que Tavaro. C’est donc un rapprochement entre voisins qui s’opère.

Robert Ramon Casas ne va pas devenir un entrepreneur à la fortune colossale à la Isaac Merritt Singer ou Elias Howe. La compagnie qu’il a fondée ne va pas grandir et perdurer. Incapable de trouver les fonds nécessaires à la production massive de sa machine, Casas va la céder à Tavaro.

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En 1940 Tavaro rachète les droits de fabrication et de vente de la machine créée par Electrina Holding Company Monte Carlo et engage Robert Ramon Casas comme conseiller technique. Il sort en fait de l‘histoire officielle d’ELNA.

Robert Ramon Casas vers 1985 et sa première machine à bras libre, la Elna 1

Révolutions

Avec une machine à coudre innovante et un fabricant prêt à investir dans son lancement, on pourrait s’attendre à un succès immédiat. C’est tout le contraire qui se produit ; les débuts sont très difficiles. Après tout, le changement est énorme pour Tavaro. La compagnie Genevoise doit passer d’une culture d’assembleur à une culture de constructeur, construire une usine, l’équiper, former et fidéliser une nouvelle main d’œuvre, apprendre à vendre … autant de choses radicalement nouvelles pour la direction.

Cependant, une machine à coudre ELNA 100% Tavaro est bien produite dès 1940, avant même le début de construction de l’usine dédiée aux machines à coudre.

ELNA publicié

Une très belle publicité pour la première machine à coudre commercialisée par ELNA.

Une valise qui devient une table de couture

La première machine à coudre d’ELNA affiche déjà toutes les caractéristiques qui feront la renommée et le succès de la marque : la qualité, la fiabilité, la simplicité d’utilisation et l’élégance du design.

Le bras libre est juste l’une des innovations de cette machine à coudre d’un nouveau genre. La machine  est aussi équipée d’une lumière éclairant le champ de travail et d’un petit moteur électrique intégré au bâti. Enfin la valise de transport possédait un design unique qui permettait de l’utiliser comme plan de travail une fois dépliée, remplaçant avantageusement le meuble que l’on achetait avec la machine.

L’Elna 1 fut produite jusqu’en 1952

Les aménagements imaginés par Robert Ramon Casas se révèlent être ce que les femmes attendent. La machine fait également sensation en raison de sa couleur verte originale. Depuis presqu’un siècle, personne n’avait osé peindre les machines autrement qu’en noir relevé d’un filet doré. La brochure publicitaire annonce qu’après « de nombreux essais, la couleur verte a été choisie comme la plus appropriée pour la machine car même lorsque vous cousez longtemps, le vert est apaisant et doux pour vos yeux”. Les américains la surnommeront «the grasshooper », la sauterelle.

Table a coudre ELNA

La machine parfaite pour une femme moderne: transportable et astucieuse.

En 1940, ELNA produit 339 machines à coudre. En 1943, elle en produit 11 517. Le lancement de ce nouveau produit se fait dans des circonstances favorables : pendant la guerre, le marché intérieur Suisse est fermé à la concurrence. ELNA, qui produit sur place, est donc en position de quasi-monopole.

Mais les compétiteurs ne perdent pas de temps. Dès 1944, Bernina, le grand concurrent Suisse, cherche à mettre au point une imitation de l’ELNA, preuve de son succès. En 1947, le suédois HUSQVARNA, qui a pour principe de copier les modèles à succès, sort une imitation de l’ELNA 1, autre preuve du succès de l’innovation qu’elle a introduit.

La Supermatic (dites ELNA 2)

La Supermatic lancée en 1952 est tout aussi innovante que la première Elna. Elle permet de faire jusqu’à 50 points de coutures grâce à ses « disques magiques » . L’ELNA Supermatic est la première machine à coudre domestique avec des points totalement automatiques, la possibilité de coudre en zigzag et en marche arrière pour faire des points d’arrêts. Bref elle représente un saut technologique spectaculaire. La Supermatic contribue à asseoir l’image d’innovation et de modernité d’ELNA.

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Sus à la diversification

Au cours des décennies suivantes, Tavaro continue à développer la marque ELNA et à piloter son expansion mondiale. A partir de 1946, l’activité militaire de Tavaro est minoritaire et représente moins de 20% du chiffre d’affaires.

Fidèle à sa stratégie de diversification, la société essaye de lancer un très grand nombre de nouveaux produits pour trouver des relais de croissance : caisse enregistreuse, lave-vaisselle, serrure de sécurité, aspirateur, machine à écrire économique, système d’alarme à infrarouge ou encore un test de fertilité. Seule la brosse à dent électrique Broxodent et la presse à repasser ElnaPress connaîtront un succès commercial sans toutefois égaler celui de la machine à coudre.

Vision aujourd’hui exotique: une ligne de production à Genève (circa 1960)

La machine-fleur

Le modèle de machine à coudre le plus vendu de la marque viendra en 1968, il s’agit de la Lotus (1 million de machine à coudre vendues). Elle est le résultat d’une démarche astucieuse. Tavaro voulait lancer un nouveau modèle, mais n’avait pas de percée technologique à proposer. La société décida donc de mettre l’accent sur l’esthétique. Ce fut une réussite puisque la Lotus est aujourd’hui la seule machine à coudre à faire partie de la collection permanente du Musée d’Art de New York. Comme son nom l’indique, elle s’ouvre comme une fleur de Lotus. Elle fût la première machine à coudre compacte du monde sans boîte de transport, sans plateau ou boîte d’accessoires séparés.

Elna lotus (1968)

L’ELNA Lotus (1968), est la seule machine à coudre exposée en permanence au Musée d’Art Moderne de New York, à proximité des œuvres d’Andy Warhol. Ce modèle qui est entré dans l’histoire du design contemporain a été créé par le célèbre designer Américain Raymond Loewy. Né à Paris, Raymond Loewy est l’inventeur du style épuré. A l’image de Philippe Stark aujourd’hui, ses créations étaient partout : le distributeur de Coca Cola, le paquet de cigarette Lucky Strike, le logo Shell, la station spatiale américaine ou l’intérieur de l’Air Force One, l’avion du Président John Kennedy, c’est lui. ELNA entretient décidément une longue histoire avec le design puisque depuis 2017, la HEAD, la Haute Ecole d’Art et de Design de Genève s’est installée dans les anciennes usines d’ELNA.

 La fin ou presque

Le milieu des années 70 marque un tournant. Le marché de la machine à coudre a atteint la saturation tandis que l’émancipation des femmes et la baisse du prix des vêtements les détournent de la confection et du raccommodage. En 1983, l’année où Tavaro célèbre sa 4 millionième machine à coudre vendue est aussi celle où la société initie un plan de « redressement », entendez un plan de dégraissage. Dans les années 1990 la diminution des ventes et la forte pression exercée par les machines à coudre japonaises sur les prix eurent raison de la société. A l’image des autres constructeurs européens, ELNA fait faillite en 1995.

Tavaro, assemblée du personnel à quelque jours de la faillite

La fin de l’histoire n’est pas belle. Ecoutons encore une fois l’historien Bénédict Frommel «D’une manière générale, les hommes et les femmes ayant œuvré dans cet environnement furent d’une dignité exemplaire. Le comportement du dernier carré des employés encore en place en 1995 en fournit une ultime illustration. Pour rassurer les repreneurs éventuels sur l’état de leur outil, alors qu’ils étaient impayés depuis plusieurs mois, ils n’hésitèrent pas à relancer la production, pratiquant une forme d’autogestion aussi improvisée que désespérée. Pendant ce temps, la police bâloise s’apprêtait à placer sous les verrous l’ancien président du conseil d’administration, accusé d’avoir pioché dans la caisse plusieurs millions, précipitant Tavaro dans sa chute. »

Après la débâcle, la marque ELNA continue à être présente sur le marché. Depuis 1980, une fabrication de machines premier-prix est réalisée au Japon. En 1995, ce sous-traitant reprend la main et commence à fabriquer pour son compte. Aux Etats-Unis, c’est un distributeur qui reprend la marque. En 2006, le japonais JANOME, N° 1 mondial de la machine à coudre, a rachète l’ensemble des opérations mondiales d’ELNA.

On déménage

ELNA a depuis toujours la réputation de fabriquer des machines à coudre de qualité. Il en est de même pour JANOME. Il apparaît que les modèles JANOME et ELNA sont désormais quasiment identiques (sauf pour logiciels). Dans tous les cas ce sont les mêmes usines qui assurent la fabrication de ces deux marques. Juste après l’acquisition d’ELNA par JANOME, vers 2006-2010, certaines machines ELNA ont continué à être fabriquées par JUKI (l’autre géant mondial de la machine à coudre, qui se trouve être également japonais) à cause des contrats de sous-traitance en cours. Donc, pendant quelques années, certaines ELNA étaient similaires à des JANOME, d’autres à des SINGER et autres (puisque JUKI est le sous-traitant de nombreuses marques). A qualité égale, les machines JANOME sont plus abordables que les machines ELNA.

SOURCES:

L’Usine Tavaro, Bénédict Frommel, historien avec la collaboration de Enis Arikok, architecte-urbaniste, septembre 2002, Services des monuments et des sites. https://www.ge.ch/patrimoine/sms/docs/pub/site-industriel/Tavaro_T1.pdf

Histoire de la marque Elna Machines à Coudre par Les Godfrey, 2008: http://needlebar.org/main/elna/index1.html

Sources d’images

https://www.eguide.ch/en/objekt/elna/

http://needlebar.org/main/elna/index1.html

https://elna.pl/historia-marki/

https://www.ge.ch/patrimoine/sms/docs/pub/site-industriel/Tavaro_T1.pdf

Vidéo de l’usine tavaro en 1965 : https://www.rts.ch/archives/tv/information/carrefour/3450648-a-l-usine-elna.html

 

2 Commentaires
  1. Oliviero

    J´ai acheté Elna en 1969, elle fonctionne encore, sauf l’embobinage du fil.
    Es qu’ il y a quelque part en Europe un réparateur d’Elna?
    Merci d’avance pour votre réponse que j’espère positive.

    • Auteur
      Jeanne

      Bonjour Oliviero,
      Ces vieilles machines étaient vraiment faites pour durer. Je me demande si les opérateurs actuels sont encore capables d’intervenir sur cette machine.
      Les revendeurs de machines à coudre Elna pourront surement vous aider en prenant en charge votre machine ou en l’envoyant au réparateur agréé. Pour trouver le revendeur le plus proche, rendez vous sur la page de Elna France : http://new.elna.com/fr/fr/revendeurs/
      Bonne chance et tenez nous au courant !

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