Le vrai inventeur de la machine à coudre

Histoire de la machine a coudre

Voici le dernier épisode de notre série à succès, la Télénovela de la Machina !, ainsi nommée car l’histoire de la machine à coudre ressemble à un feuilleton Brésilien.

Dans cette palpitante saga, nous avons suivi les aventures vaudevillesques d’Isaac Singer, acteur raté, polygame, père de 22 enfants, qui sur le tard, finit par se résigner à exploiter son talent de mécanicien.

Nous avons été aux côtés des frères Yasui lorsqu’ils ont lancé leur défi au monde en s’affirmant capable de fabriquer une machine 100% nippone, dans un pays alors perçu comme technologiquement arriéré.

Elna nous a fait traverser l’Europe pendant la seconde guerre mondiale et vibrer avec ses employées tandis qu’elles luttaient jusqu’au bout pour sauver leur usine.

En Suède et nous avons assisté au sauvetage de l’usine royale d’armement HusqVarna par une déesse scandinave.

Nous avons été en Suisse à la découverte des Gegauf, la famille qui, depuis 5 générations, est à la tête de Bernina, la dernière marque fabriquant encore des machines à coudre en occident.

Enfin, avec Janome, nous sommes retournées au pays du soleil levant pour comprendre comment l’emblématique Kimono avait empêché Singer d’étendre son hégémonie au Japon dans l’entre-deux guerres.

Et toutes ces aventures ont été possibles grâce au système créé pour mette fin à La Guerre de La Machine à Coudre (fait historique, nom canonique !).

La Télénovela de la Machina nous a entraîné aux quatre coins du monde. Mais …

… quid de la France dans tout ça ?

Comme souvent, “le génie Français” peut s’enorgueillir d’avoir été un pionnier dans ce domaine très pointu qu’était alors la mécanisation du point de couture. Malheureusement, comme souvent, l’exploitation commerciale de l’invention a été portée par d’autres nations.

L’inventeur de la machine à coudre, le seul, le vrai, c’est le français Barthélémy Thimonnier, un pionnier né au mauvais endroit au mauvais moment.

Le vrai inventeur de la machine à coudre: Barthélémy Thimonnier honoré par un article du Petit Journal
Couverture du Petit Journal de 1907 reconnaissant la paternité de la machine à coudre à Barthélémy Thimonnier, 50 ans après sa mort

Bart ? Barhto ? Barthé-qui ?

On ne peut pas dire qu’il ai inscrit son nom en lettre de feu dans la mémoire collective de l’humanité. Pourtant, il a commencé le chemin qui mène jusqu’à nous. Alors, qu’est-il arrivé à Barthélémy et, plus encore, qu’est il arrivé à son héritage ?

Né sous le sceau de la Terreur

21 Janvier 1793 : exécution de Loui XVI

Barthélémy Thimonnier naît en 1793 dans la France post révolutionnaire déchirée par la Terreur. Sa famille est modeste : le père, originaire de Lyon, est teinturier à Abresle, dans le Rhône. Le petit Barthélémy sera l’aîné de sept enfants. Il entre d’abord au séminaire à Lyon, avant d’être est mis en apprentissage chez un tailleur. Il s’y débrouille si bien qu’à l’âge de 16 ans, il peut se mettre à son compte.

1830 : Barthélémy invente la première machine à coudre, 16 ans avant Elias Howe, 21 ans avant Singer

En 1823, âgé de 30 ans, Barthélémy s’installe près de Saint-Etienne. Dans le même temps, il commence à travailler sur une machine à coudre mécanique.

En effet, tandis qu’il maniait l’aiguille à longueur de journée pour habiller ses clients, son esprit vif et inventif s’était mis à imaginer un métier capable de simplifier son travail en brodant et en cousant mécaniquement. Sa seconde épouse était brodeuse et il avait remarqué le point de chaînette qu’utilisaient les ouvrières pour broder au crochet et la rapidité avec laquelle elles pouvaient former les points de manière presque « mécanique ». Ce qu’il souhaite lui aussi, c’est de pouvoir coudre mécaniquement.

Il lui faudra six ans d’acharnement, d’essais et de tâtonnements, pour mettre au point le premier modèle de ce qu’il nomme, sa “couseuse à fil continu”.

La première couseuse mise au point par Barthélémy Thimonnier

Le premier métier à coudre de Barthélémy Thimonnier est un modeste appareil presque entièrement en bois qui permet pour la première fois de réaliser mécaniquement un point de chaînette (point qui présente une série de boucles piquées les unes dans les autres comme les maillons d’une chaîne). Il fait environ 200 points à la minute, alors qu’un tailleur en fait 30. Pour comparaison, les machines actuelles en font environ 5000. L’appareil est loin d’être sans défauts esthétiques et techniques, mais il fonctionne. Etonament, jamais Barthélemy Thimonnier n’a employé le mot de machine à coudre (sewing machine) qui sera inventé plus tard par les Américains. Il utilisait les mots de mécanique à coudre, de métier à coudre ou de couseuse

Thimonnier est assez intelligent pour concevoir cet appareil révolutionnaire mais il est très pauvre et sans réseau personnel pour l’aider à commercialiser son invention. C’est pourquoi il demande l’aide d’Auguste Ferrand, un ingénieur qui est répétiteur à la toute jeune Ecole des Mines, pour dessiner les plans de la machine et avancer les fonds pour la demande de brevet. Le brevet leur est accordé en juillet 1830. En échange de son assistance, Ferrand est désigné comme co-créateur de l’appareil.

La couseuse de Barthélémy Thimonnier en action
La première couseuse n’a pas de mouvement d’entraînement du tissu. L’entraînement se fait en poussant le tissu grâce aux deux mains. La machine est enclenchée par un mouvement de pédale régulier. Obtenir un point régulier demande une certaine dextérité

A la conquête de Paris

Cette année 1830 est l’année de tous les espoirs pour Barthélémy. Les choses s’accélèrent : avant même l’obtention du brevet, les deux associés sont montés à Paris, ont présenté la couseuse au public à la Foire de Paris (de mai-juin), et ont trouvés des investisseurs. En juin 1830, la Maison Germain & Cie, est fondée.  C’est la première société “ayant pour but unique et spécial d’exploiter, tant en France qu’à l’étranger, l’invention faite par les sieurs Thimonnier et Ferrand d’une machine à coudre et, s’il y a lieu, de sa dérivée.

Plein d’espoir, Thimonnier et Ferand s’établissent au 155 rue de Sèvres où ils ouvrent le premier atelier de confection mécanique du monde. Il est équipé de 80 machines Thimonnier. La société décroche un contrat royal pour fabriquer des uniformes pour l’armée. Les choses semblent se profiler sous les meilleurs augures.

Barthélémy Thimonnier et sa couseuse

Barhtélémy Thimonnier développe sa machine pour les tailleurs. Elle doit remplacer le travail manuel des ouvrier, réduire les couts et les délais. Pas question de vendre sa machine aux couturières domestiques. Le produit coute une petite fortune mais, surtout, le cerveau des femmes est bien trop petit pour comprendre toutes les étapes nécessaires au fonctionnement de cette machine. Sa démarche sera reprise par tous les inventeurs de machines à coudre jusqu’à ce qu’arrive ce fou de Singer.

Faites pour coudre plus vite et plus régulièrement qu’un tailleur, les couseuses sont immédiatement rejetées par la profession. Les tailleurs les surnomment les “casses-bras” et les accusent de voler leur travail. En janvier 1831, un groupe d’environ 200 tailleurs saccage l’atelier de Thimonnier et menace l’inventeur qui réussit à s’échapper en sauvant à grand peine un seul de ses métiers à coudre.

Un atelier de confection circa 1830

Le contexte politique de l’époque a sûrement pesé sur la réaction violente des tailleurs. En France, l’année 1831 marque le début des grandes révoltes ouvrières de l’ère industrielle. Ces révoltes tentent de résister au “machinisme” du capitalisme naissant qui détériore profondément les conditions de travail des ouvriers et des artisans.

1830, la révolution de Juillet (Les Trois Glorieuses), seconde révolutions française après 1789. “La Liberté guidant le peuple” d’Eugène Delacroix est inspiré par ces évènements qui portent sur le trône un nouveau roi: Louis-Philippe Ier, à la tête de la monarchie de Juillet.

Avant Barthélémy Thimonnier, un autre inventeur Lyonnais a dû subir l’hostilité des ouvriers de son secteur.  Joseph Jacquard (1752-1834), invente en 1801 un métier à tisser mécanique qui peut être actionné par une seule personne au lieu des deux personnes habituelles (un homme et une femme). L’appareil se développe à partir de 1807 mais dans l’hostilité générale : ouvriers et ouvrières menacent de jeter l’inventeur dans le Rhône et détruisent régulièrement ses appareils.

Joseph Jacquart et son métier à tisser mécanique

Bien après Thimonnier et Jacquard, Karl Friedrich Gegauf (dynastie Bernina) inventera En Suisse une brodeuse mécanique qui fera trembler toute l’industrie de son pays. Sa machine ne devra sa survie qu’a son adoption par la jeune Amérique à partir de 1880.

Revenons à notre révolution de Juillet 1831.

En Mars, à Paris, lors des Emeutes Républicaines, les ouvriers réclament “de l’ouvrage ou du pain”. En Novembre face à la révolte des canuts, qui proclament vouloir “vivre en travaillant ou mourir en combattant”, la ville de Lyon doit être évacuée.

22 Novembre 1831: prétextant la concurrence mondiale (et oui, déjà!) les négociants en soie refusent de payer le salaire minimum aux canuts, ces ouvriers qui tissent la soie sur leurs propres métiers, à domicile. Ceux-ci descendent dans la rue. L’Etat français envoie 20 000 soldats pour réprimer la révolte.

Les couseuses de Barthélémy Thimonnier arrivent dans ce contexte d’agitation et de conflits sociaux sur fond de mécanisation. En butte aux injures et aux menaces des ouvriers tailleurs, son parc de machines détruit, Barthélémy se retire de la Maison Germain & Cie et quitte Paris pour retourner tristement à Amplepuis, près de Lyon. Là, il reprendre son activité de tailleur journalier.

La Société Germain & Cie est dissolue l’année suivante, après la mort de l’un des plus importants investisseurs, M. Beaunier, un visionnaire qui, quelques années auparavant, avait créé la première ligne de chemin de fer à traction animale de Saint-Etienne à Andrézieux.

Les grandes heures de Barthélémy Thimonnier semblent définitivement derrière lui .

Bis repetita

Et pourtant, notre inventeur ne se laisse pas abattre, et continue à perfectionner sa machine. Ecrivant en 1845, Thimonnier dira que son métier à  coudre de 1830 est «compliqué dans son mécanisme volumineux, trop coûteux, se mouvant lentement, susceptible de fréquents dérangements, imparfait dans ses résultats ».

Il déposera de nouveaux brevets. Son modèle de « métier à coudre à point arrière » est reprit dès 1834 par l’Américain Walter Hunt et fera plus tard la fortune d’Elias Howe et d’Isaac Singer.

Barthélémy Thimonnier revient à Paris avec un nouveau modèle de machine qu’il espère voir triompher cette fois-ci. Mais les choses se déroulent encore plus mal que la première fois. L’appareil suscite l’indifférence. Barthélémy s’acharne, lutte, mais ne parvient à intéresser ni les investisseurs, ni les clients. Sans un sou en poche, il se décide à rentrer à Amplepuis.

Thimonnier: tailleur, inventeur … et marionnettiste itinérant


Ne pouvant plus payer les voitures publiques, il fait le voyage à pied (Paris-Lyon!). Plein de ressources, Il porte sur son dos sa machine et quelques marionnettes qui lui permettent de gagner son pain chemin faisant. Il procède en deux temps: d’abord, le spectacle de marionnettes en plein air. Une fois que les paysans ont bien ri aux facéties de Guignol et de Gnafron, Thimonnier quitte la gaudriole pour le genre sérieux. Il sort son métier à coudre et le fait fonctionner devant son auditoire : ooOOh! aaaAAAh ! on fait fait passer le chapeau et c’est terminé.

Jamais deux sans trois

En 1847, un nouveau mécène, l’avocat Jean Marie Magnin, va lui permettre de déposer de nouveaux brevets, mais surtout de fabriquer les nouvelles machines plus perfectionnées en nombre. Mais les machines ne se vendent pas. L’année suivante, Thimonnier dépose un brevet pour une machine extrêmement sophistiquée, le couso-brodeur, qui coud et qui brode 300 points par minutes. Lorsque le couso-brodeur sera présenté à la Foire de Paris sept ans plus tard, il remportera la médaille de première classe.

Remarquez comme l’associé de Thimonnier s’est approprié son invention rebaptisée “système Magnin”.

Malheureusement, nous sommes désormais dans la France de 1848, avec l’insurrection de la Commune. Le climat du pays n’est pas plus propice aux entrepreneurs qu’en 1930.

1848 : l’insurrection de la Commune, troisième révolution française

Désespérant de réussir à faire décoller les ventes de son appareil en France, Thimonnier se tourne alors vers l’Angleterre et, dès 1849, débarque à Manchester pour y installer la fabrication de ses machines. Pour la première fois, il rencontre le succès. Cependant, il semble que la collaboration avec Magnin ne se passe pas bien et que ce dernier ne verse pas à Thimonnier la part qui lui est due. C’est pourquoi notre inventeur revient en France. Il continuera jusqu’au bout à travailler et à améliorer ses appareils, notamment en travaillant à la solidification du point de chaînette. Mauvais pari: les machines suivantes optèrent pour le point de navette, solide sans effort.

Point de chaînette ou point de navette ?

Voir la formation des points de chaînette et de navette

Le Blog Callisto

En 1855, deux ans avant sa mort, dans une lettre, il écrit à son fils, une phrase qui résume le combat de sa vie: “mon plus grand ennui était d’être découragé par le caquet des gens du village“.

Un petit tailleur de province moqué par ses pairs et oublié par l’histoire

Après s’être acharné pendant près de 30 ans à essayer de faire connaître son invention, Barthélémy Thimonnier meurt à 63 ans, laissant femme et enfant dans un état proche de la misère. Il est enterré dans la fosse commune. Bien plus tard, son corps sera déplacé et inhumé dans le monument qui lui est consacré. Comme de nombreux inventeur, il n’aura pas bénéficié des fruits de son invention.

Les idées de Thimonnier sont reprises, améliorées ou réinventées par ses successeurs, principalement américains. Après une âpre guerre de brevets, Elias Howe deviendra l’inventeur officiel de la machine à coudre et Isaac Merritt Singer donnera naissance à la première multinationale du monde pour avoir osé parier sur le cerveau des femmes.

La patrie reconnaissante … dommage que l’année de sa mort soit erronée

Edouard Henriot disait que la noble vie de Barthélémy Thimonnier devrait être enseignée dans les écoles. Sans aller jusque là, je rejoint Louis Armand lorsqu’il déclare “Ne devrait-il pas y avoir autant de rues Thimonnier que de rues portant le nom de militaires illustres ?

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